Amato


En 2019, lorsque je suis arrivée à Casablanca, je ne savais pas que l’atelier de mécanique fondé par mon grand-père fonctionnait toujours. Je ne savais pas que des noms resurgiraient de ma mémoire et que j’y ajouterais des images. Les Roches Noires, le lycée Lyautey, l’atelier de mécanique de la rue saint-Savin et le boulevard de la résistance. Je ne savais pas que je passerais beaucoup de temps avec des adolescent·e·s, curieuse du jeune homme qu’avait pu être mon père dans cette ville, il y  a 55 ans.

Mon grand-père a vécu 60 ans à Casablanca. Un départ pour faire la guerre de l’Italie à la Tunisie, une décision comme prisonnier de s’enfuir dans un train pour Casablanca, un désir de retourner vivre au Maroc alors que la guerre est finie. Mon père a grandi à Casablanca. Le cinéma où il allait avec son Solex, la rue où il jouait aux billes, sa maison d’enfance, l’endroit où il avait son lit, dans le couloir de l’appartement sombre, les figues de Barbarie du coin de la rue. Ma grand-mère est morte à Casablanca.

Les migrations se perpétuent dans ma famille, au fil des générations. Mon grand-père a quitté l’Italie, d’abord pour travailler en Suisse, puis pour la Tunisie lorsque la guerre a éclaté. Il est finalement resté vivre au Maroc. Mon père, après avoir grandi à Casablanca, est resté vivre en France après ses études universitaires. J’ai quitté la France pour étudier et trouver du travail en Suisse. 
In 2019, when I arrived in Casablanca, I didn't know that the mechanical workshop founded by my grandfather was still in operation. I didn't know that names would resurface in my memory and that I would add images. Les Roches Noires, Lycée Lyautey, the mechanics' workshop on rue Saint-Savin and boulevard de la résistance. I didn't know I'd be spending a lot of time with teenagers, curious about the young man my father might have been in this town 55 years ago.

My grandfather lived in Casablanca for 60 years. He left to fight in the war from Italy to Tunisia, decided to escape as a prisoner on a train to Casablanca, and finally returned to live in Morocco when the war was over. My father grew up in Casablanca. The cinema where he went on his Solex, the street where he played marbles, his childhood home, the place where he had his bed, in the corridor of the dark flat, the prickly pears on the street corner. My grandmother died in Casablanca.

Migration runs in my family through the generations. My grandfather left Italy, first to work in Switzerland, then for Tunisia when the war broke out. In the end, he stayed on to live in Morocco. My father, after growing up in Casablanca, stayed on to live in France after his university studies. I left France to study and find work in Switzerland.




« Suite à plusieurs voyages à Casablanca, Marie-Pierre Cravedi entrecroise deux séries de photographies réalisées au Maroc, celle d’un atelier de mécanique et celle de portraits de jeunes adultes.

De l’atelier tenu par son grand-père, Amato (1914-2014), émigré d’origine italienne, il reste des outils et des recoins, dont l’état et la noirceur témoignent à la fois d’une activité dynamique passée et de la précarité actuelle de l’entreprise. Les couches de poussière et la rouille en deviennent palpables, les plans rapprochés offrent une expérience presque intime du lieu. L’artiste parvient à dépasser ce point de départ si personnel en offrant, à travers le dialogue provoqué par l’agencement des images, des espaces de projections et de réflexions.

Dans la pénombre de l’atelier, quelques portraits aux regards graves s’apparentent de façon troublante à ceux des jeunes, à une différence près, celle de la trace laissée par le travail et le temps. Les machines monumentales deviennent des portraits et contrastent avec l’expression des corps vulnérables.

Les déchets dans la pénombre de l’atelier, évoquant confettis et serpentins, donnent l’illusion d’une ambiance festive, mais la conjoncture réprime tous les désirs.Après le désœuvrement, l’attente s’installe, la vidéo introduit cet état, proche du spleen, qui combine mal de vivre et rage de vivre, et qui nous ramène inlassablement au temps qui passe, à la quête de sens et à la mort. »

Agathe Naïto et Rosalie Vasey
Curatrices du programme vu.ch, CHUV, Lausanne
“ Following several trips to Casablanca, Marie-Pierre Cravedi interweaves two series of photographs taken in Morocco, one of a mechanics' workshop and the other of portraits of young adults.
The workshop run by her grandfather, Amato (1914-2014), an emigrant of Italian origin, still has tools and nooks and crannies, whose condition and darkness bear witness both to the dynamic activity of the past and to the precarious nature of the business today.
The layers of dust and rust become palpable, and the close-up shots offer an almost intimate experience of the place.
The artist manages to go beyond this very personal starting point by offering, through the dialogue provoked by the arrangement of the images, spaces for projection and reflection.
In the half-light of the studio, a number of portraits with serious looks are disturbingly similar to those of the young people, with one difference: the trace left by work and time. The monumental machines become portraits, contrasting with the expression of vulnerable bodies.
The rubbish in the half-light of the workshop, reminiscent of confetti and streamers, gives the illusion of a festive atmosphere, but the economic situation suppresses all desires.

After the idleness, the waiting sets in, and the video introduces this state, close to spleen, which combines mal de vivre and rage for life, and which tirelessly brings us back to the passage of time, the quest for meaning and death. ”

Agathe Naïto and Rosalie Vasey
Curators of the vu.ch programme, CHUV, Lausanne